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Sénel

La première fois que j’ai vu Sénel, il était tout en sueur, marchant dans les rues remplies de piétons et de motos de la ville des Cayes.

- Blan, ba’m di dolà pou’m ka ale lòpital
- Frè’m, mwen pa kònn bay ti-moun yo.


Puis nous avions parlé. Il m’avait encore demandé de l’argent à quelques reprises, ce que je lui avais refusé, prétextant avec véracité que je ne donne jamais aux enfants. Sa déficience intellectuelle, quoique légère, me saluait comme d’une différence étrange. Quel âge a-t-il, que fait-il dans la vie, où vit-il? C’était mes plus grandes interrogations quant à ce personnage tout en couleur.

Il avait prit mon bras, le sien couvert de gales et de plaies; il parlait vite, suait à grosses gouttes. Il avait besoin d’argent pour aller à l’hôpital, il avait besoin d’argent pour acheter de la nourriture, il avait besoin d’argent pour des souliers. Il avait, en fait, besoin d’argent. La scène me paraît aujourd’hui si insignifiante, si petite, si, si, si brève! Mais ce mardi matin mouillé là, ma vie s’ouvrait à nouveau à la réalité de la déficience intellectuelle dans mon pays d’adoption.

J’ai revu Sénel à plusieurs reprises dans les rues achalandées de la ville des Cayes, toujours là, à demander de l’argent. Finalement, je lui ai demandé de me mener chez lui, pour rencontrer sa mère. C’est ainsi que mon amitié avec Sénel et sa famille a débuté.

Le weekend dernier, j’ai opté pour le reportage et me suis installé chez la famille de Sénel, dans leur maison, pour deux jours et demi. Mon but tout simple était de découvrir comment ils vivent huit dans une petite maison, alors que les deux parents ne travaillent pas, et évidemment de comprendre comment on vivait, dans cette famille, avec un enfant touché par un handicap intellectuel. J’espère, comme à l’habitude, que les fotografies seront le reflet de leur réalité.


Sénel Fleurino


Ils sont pauvres, Sénel et sa famille.

Bah, histoire banale, que vous me direz, pour un pays comme Ayiti.
Et vous auriez tort de vous y méprendre. La pauvreté n’est pas collective, elle est individuelle et devient ensuite collective. Ce qui fait que le changement, lorsqu’il se porte au niveau de notre regard, change aussi les collectivités. On n’y voit plus trop grand, plus grand que nous-mêmes; on y voit des individus isolés, qui essaient tant bien que mal de s’en sortir, et la compassion qui nous faisait défaut auparavant pour la société, nous apparaît comme nécessaire pour l’être humain devant nous. Voir petit, c’est aussi voir grand.

Parce que l’histoire de la condition des personnes vivant avec une forme d’handicap est aussi, et peut-être plus encore à notre époque, une histoire d’argent. Ou plutôt, une histoire de banalisation de l’individu, face à l’ensemble d’une société. Et on banalise leur situation en voulant l’expliquer d’un coup de malchance de la génétique, ou d’un coup de tristesse de la pauvreté.

Sénel n’est jamais allé à l’école, n’en ayant pas les capacités. Du moins pas dans une école dite normale. Et le manque d’écoles spécialisées dans la région (voir même dans le pays…) oblige des enfants comme Sénel à rester à la maison, ou à trouver des moyens d’aider leur famille comme ils le peuvent.

Il a 18 ans, mon ami. En parait 14, les jours de pluie. 13 les jours de grand soleil qui lui plisse les yeux. L’argent, c’est le mot qui l’accompagne constamment. Alors, soit un ami maçon lui donne un peu de travail, comme de recueillir de l’eau pour le ciment ou de transporter le mortier sur le chantier, soit il se promène, à la recherche de quelques sous, dans les rues de la ville. De la ville qui est un peu la sienne, connaissant mieux les ruelles et les bidonvilles que quiconque et y zigzaguant de bonheur et de vie. Après tout, qui voudrait se promener dans tous les racoins de la ville sans en avoir l’obligation? Un petit Être, doté d’une sensibilité et d’une curiosité. Oui, Sénel connait mieux la ville que les autres, peut-être même que le maire… qui sait?

Je disais que l’argent guidait sa vie. C’est que l’on recherche toujours de ce qui nous manque le plus. L’Amour, le pouvoir, la richesse, la sagesse… Les parents de Sénel, ses frères, ses sœurs, tous sont conscients de leur propre pauvreté. Ou comme le dirait le père, Bertonie, de leur place dans la vie. Ils en parlent sans gêne, sans fierté ni honte. C’est un lot supportable, puisqu’il nous reste encore de l’énergie, le soir, pour chasser à grands coups de balai les coquerelles du plancher. Ici, c’est pire qu’ailleurs. Alors on rêve d’ailleurs pour oublier l’ici. Quand on ferme les portes de la maison quatre pièces, soleil couché oblige, les voix s’élèvent à la lueur d’une chandelle blanche. On parle de famille, de loterie, de football, d’argent. Surtout d’argent. Ce que l’on voudrait acheter, ce que l’on a acheté, ce que l’on ne peut acheter, ce que l’on achètera un jour.

La mère, Rosemène, m’a dit en se réveillant le samedi matin qu’ils n’avaient presque plus de dettes. Consolation plutôt maigre, que ce « presque », considérant que les deux parents vieillissant sont sans emploi. Lui, depuis plus de 24 ans, promène sa brouette gigantesque, faite de bois et de deux pneus de voiture, entre les trottoirs de la ville. Victime d’un accident il y a quelques années, un chauffard l’a frappé de derrière et l’a propulsé dans un ravin à l’extérieur de la ville, alors qu’il transportait une barrière de fer forgé pour un notable vivant en dehors, justement, de cette ville. Conséquences : fracture du bras gauche, dislocation de l’épaule gauche, écrasement d’un disque intervertébral, déplacement de quelques vertèbres. Bref, pour un homme sans éducation qui a bâtit sa vie à la sueur de son front et de ses muscles, un arrêt de travail obligatoire. La brouette de bois sied encore devant la maison, esseulée, comme d’un corps mort qui se dessèche à chaque jour.

Rosemène, parfois, quand l’argent est généreux de sa présence, démarre un petit commerce de vente de charbon. Mais ce n’est jamais assez pour arriver à le soutenir de façon continue. Elle aussi sans éducation, elle a décidé à l’automne dernier de prendre des cours pour adulte. C’est offert un peu partout, dans les grandes villes du pays; et c’est gratuit!

Elle a finalement débuté ses cours en avril 2010. Ses yeux malades, qui ont besoin de lunettes qui coûtent 2000 gourdes (environ 55$ canadien), pétillent lorsqu’elle parle de ses progrès. Elle est belle, quinquagénaire, sourire aux lèvres, fortes de sa présence, forte de son absence.

- Poukisa ou deside ale lekol?
- Mwen ta renmen kapab sinyen!


Elle voudrait pouvoir signer son nom. Fierté d’individu, dans une collectivité.

Un soir, Sénel, son jeune frère Mikelson et leur cousin Peterson m’ont amené à la plage du quartier. La déficience intellectuelle de Sénel lui permet, libre de son regard sur lui-même, de se déhancher lorsqu’il passe devant la disco. Sa déficience de l’intelligence, son ouverture du cœur (un mélange explosif d’amour et de curiosité, de différence et d’indifférence), le pousse à saluer le plus de gens possible, même s’il fait rire de lui le plus souvent. Mikelson, lui, n’est pas touché par la déficience intellectuelle. Il est plutôt touché par l’adolescence, forme d’évolution qui porte le regard beaucoup sur soi-même (certains individus ne sortent jamais de cette phase évolutive là), et porte l’intelligence à réfléchir sur la meilleure façon de bien paraître en société.

Individu contre société.

La petite différence d’âge, 18 ans contre 16 ans, des deux frères est très responsable de l’agissement de l’un face à l’autre. En entrevue, seuls sur la plage, soleil couchant et odeur de déchets comme décor, Mikelson me dira que ce qui le fâche le plus chez son frère, c’est son incapacité à remarquer que les gens rient de lui. Entre les lignes, entre les accents du créole, je décèle évidemment un amour pour le frère « pas normal », mais surtout, je ressens bien toute la violence du regard des autres, sur la personnalité de Mikelson. Il veut leur plaire, mais les trouve superficiels. Il reconnaît aussi que son frère exagère, lorsqu’il lance des roches à ceux qui le taquinent dans la rue. Et jeune frère oblige, (je le sais, j’en suis un!), il ne se gène pas, à la maison, pour taquiner lui-même son frère au tempérament si primaire. Sénel, dira sa sœur Maudelaine, il se fâche plus vite que son ombre! Mais il ne reste jamais fâcher. Surtout si on lui offre de la nourriture pour se faire pardonner!


Je me passe une main sur le front, il est à peine sept heures trente du soir et pourtant, nous nous préparons à aller au lit. Ma main revient devant ma lampe frontale couverte d’eau salée. Il fait tellement chaud dans ces petites maisons de ciment et de tôle. En fait, après à peine une heure passée en position couché-sur-le-dos-parce-que-chaque-mouvement-me-donne-chaud, je sens la sueur pisser de mes pores. Salé-sucré. La saison des pluies, c’est aussi la saison de la chaleur collante et des réveils tôt. Le lendemain, je profiterai d’une douche d’eau froide, derrière la toilette sèche (certains diront bécosse).

Moi et Sénel irons, le dimanche matin, à son église de Dieu. Là où il me présentera, me semble-t-il, la ville au grand complet! Les chants s’harmonisent tendrement avec les yeux à demi-clos de mon ami. Dieu, pour un moment, prend la place de l’argent.

Après la célébration, Sénel me fera attendre plusieurs minutes. Le pasteur lui donne toujours quelques sous de la dîme…

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Jonathan Boulet-Groulx, reporter-photographe

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